Bibliographie

 

 

Jean-Claude Carrière

 

Federica

 

Federica n’est ni d’Ève, ni d’Adam, ni d’ici, ni d’ailleurs.

            Elle n’est ni l’une, ni l’autre.

            Elle n’est ni ceci, ni cela.

C’est probablement pour cette raison que les grands catalogueurs ne l’avaient pas encore admise. Parce qu’elle ne respecte pas ce qu’ils aiment par-dessus tout : l’étiquette. Elle est devant et elle est derrière, elle est en haut et elle est en bas. Elle est exaltation et pacification. Elle dit des choses que personne ne dit. Elle s’enflamme, après quoi elle se modère, mais sans s’éteindre. Elle est multitude et solitude. Elle est une femme de parole qui sait se taire. Elle médite et elle milite. En politique, elle est pour les coups d’état d’âme.

Je la soupçonne, parfois, d’être calme.

Ceux qui la connaissent depuis longtemps – disons : depuis le siècle dernier – savent qu’elle aime les spirales, les sirènes, les pieuvres, les astres et les visages qui s’affrontent jusqu’à se confondre.

            Mais que tirer de ça dans un catalogue ?
            À quoi le rattacher ? Qu’en dire ?

De temps en temps, quand ça lui prend, elle repère un quartier délaissé, dans telle ou telle ville, un de ces quartiers sans nom, sans forme, auxquels personne ne pense, que personne ne regarde en passant, où même les enfants ne jouent pas, où seuls certains chiens lèvent la patte.

Elle a l’œil pour ces endroits-là.

Pour repérer ce qui a besoin d’elle, elle est infaillible.

Et là, subitement, elle plante quelque chose. Un de ses objets, un arbre, un banc, un ballon, un puits, un homme. Elle appelle ça « pratiquer l’acupuncture urbaine ».

Elle a soigné, ainsi,  aussi bien Bogotá que Bédarieux, qui sont maintenant des points sensibles de la Terre. Sans oublier Santiago du Chili, Sceaux, Fukuoka, Vitry-sur-Seine, Biarritz : un chapelet d’actions de grâce.

            Mais bon, encore une fois :
            que faire de cette médecine dans un catalogue ?

Elle a dressé des kakemonos japonais dans la campagne iranienne, dans une allée de Montpellier et elle a l’intention de récidiver. Un kakemono est une sorte de bannière, ou d’étendard. Sur ces tissus elle écrit des phrases ornées, en différentes langues, des phrases qu’elle aime, qui sont ainsi longuement balancées par le vent, lequel pour une fois n’emporte pas les paroles mais les agite, les proclame, les fait claquer.

            Cependant, là encore : comment faire entrer
            le vent dans un catalogue ?

Est-ce beau, au moins ? Allez savoir. D’ailleurs Federica ne parle jamais de la beauté des choses, et encore moins de leur laideur. Elle utilise d’autres mots.

Et tout d’un coup, voilà, ça y est. Pour de bon, cette fois. Elle était connue, la voici reconnue. C’est le chemin classique, la pente fatale. Désormais, le vague de la vie ne lui sera plus permis. Elle ne peut plus dire qu’elle ne sait pas où elle va : on l’y attend. Elle ne peut plus dire qu’elle ne sait pas qui elle est : d’autres le lui expliquent.
           
            Nous parlons de son travail,
            ils parlent maintenant de son œuvre.

Et nous la voyons, enfin. Cette reconnaissance nous aide même à mieux la voir. Nous observons ces images à lire, et parfois même à déchiffrer, où tout parle, où tout dit. Nous suivons ces lignes courbes, et toutes ces ailes, jusqu’à leur cygnification. Nous repéronsles origines de Federica, confuses, ambi continentales. Nous voyons sa familiarité, sa consanguinité, avec cet art qui fut longtemps impopulaire et qui, en perdant sa première syllabe, commence à remplir nos appartements et bientôt nos musées.

Nous ne pouvons plus ne pas voir son dessin ferme, ses couleurs franches.

            Elle n’a rien à nous cacher : c’est à nous de voir.

Nous pouvons aussi nous demander – franchement, ça m’arrive – ce qu’elle va devenir désormais. Tout le monde a une idée sauf elle, je parie. Je crois – mais cela ne regarde que moi – qu’elle songe secrètement à se confondre avec son activité même, qu’elle voudrait peut-être que tous les bibelots s’abolissent en elle, qu’elle devienne enfin un de ces objets qu’elle façonne et qu’elle met en place, qu’elle ne puisse plus jamais s’en détacher et que cet objet ambigu (grâce à la présence cachée de Federica, comme une fée dans une clochette de jacinthe) produise à son tour d’autres objets, dont nous ne savons rien, sinon que nous comptons sur eux et qu’ils seront notre avenir.

On connaît dans la mythologie indienne, qui est inépuisable, un personnage auquel Federica me fait penser.

Il s’appelle Maya, il est l’architecte suprême, il a tissé l’illusion dans laquelle nous vivons tous. Pour les dieux, et aussi pour certains mortels (privilégiés) il construit, à l’aide de milliers d’assistants fantomatiques, des palais « dans lesquels les idées peuvent prendre corps ».

Il suffit de penser à quelque chose, ou à quelqu’un, et l’objet de la pensée est là devant nous, vivant, visible, à notre disposition. Avec quelques précautions à prendre, bien sûr. Par exemple, il vaut mieux ne pas penser à un tigre, car le fauve pourrait surgir et vous dévorer.
           

            D’où la fameuse question :
            comment ne pas penser à un tigre ?

Quelqu’un répondit : en pensant à autre chose, en pensant à quelque chose à quoi les tigres ne pensent jamais. A quoi ? A un volcan, par exemple.

            Les tigres ne pensent jamais à un volcan.

            Il pensa à un volcan, qui explosa aussitôt
            et engloutit tous ceux qui se trouvaient là.

Il en est ainsi, je l’ai constaté souvent, des objets et peintures de Federica. Je pense à quelque chose et c’est là. Je peux le voir et le toucher, sous des formes choisies par elle. Et jusqu’à maintenant, je m’en suis à peu près bien tiré. Même avec les volcans.

            Disparition, métamorphose, réapparition.
            Illusion de la réalité et vice-versa :
            un jeu ancien, qu’on peut renouveler.
            Federica a plusieurs cycles devant elle.

C’est pourquoi sans doute nous n’avons pas lieu de nous inquiéter. En devenant classique, elle reste inclassable.

 

 

Jean-Claude Carrière / Novembre 2005.

 

 

 

Federica MATTA, Abaya, Galerie Thessa Herold, Hiver / Printemps 2006, 30 janvier 2006, Ediciones del Umbral

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